Blabla grossier

Fleur Pellerin, l’accès à l’éducation, et pourquoi ça me fait grincer des dents

Ma très chère Fleur,

Je me permet la familiarité hein, c’est pas comme si t’allais tomber sur ce billet et puis je trouve ça plus sympa d’autant que ton joli prénom mérite d’être utilisé. Voilà voilà. Bref. Aujourd’hui, j’attrape mon clavier pour te dire que ton projet de grande école de mode publique ne me plait pas trop. Qu’il ne me plait pas du tout même. Pour te dire, je le trouve vain. Pourtant, au premier abord, en cliquant sur l’article de Madmoizelle il y a quelques jours, j’ai trouvé ça super comme initiative ! Tu sais, j’aime profondément mes études et le milieu auquel je me prépare à consacrer la plus grande partie de ma vie, et ça a été un peu la galère pour moi d’y arriver donc je trouve ça vraiment génial qu’une ministre veuille « démocratiser » l’accès aux études de mode, qu’elle veuille donner un coup de pouce à la création en France. Notre pays a quand même un sacré patrimoine en la matière ! Et je comprend ton désarroi de voir ce patrimoine fuir vers des horizons plus « accueillant », car je fais parti de « ceux-là ». Je ne cache pas que si j’ai choisi mon école, belge, c’est uniquement pour son accessibilité financière. Cependant, après avoir lu l’article de Juliette von Geschenk, après en avoir lu sur d’autres magasines, je ne te dirais pas que j’ai déchanté, mais vraiment pas loin.

Ma très chère Fleur, tu veux créer une école publique donc gratuite, via un « partenariat inédit » de grandes écoles. Tu vas donc la créer sur Paris, cette école.

Je vais maintenant t’expliquer pourquoi je n’aime pas ton projet, pourquoi il me met en colère (oui, un peu quand même). Pour ça, je vais te raconter un bout de mon histoire.

Du plus loin que je puisse me souvenir, j’ai toujours voulu « faire de la mode ». J’pense qu’on peux appeler ça une vocation quand tu sais que tu veux faire un métier sans savoir comment le nommer, sans savoir même s’il existe, alors que tu as encore du mal à t’exprimer correctement vu que tu ne marches pas depuis si longtemps que ça. Mes plus vieux souvenirs sont évidemment mes Barbies que je passais des journées entières à habiller, mais mon premier « vrai » souvenir si je puis dire date de mes 7ans et de mes parents qui m’offre un de ces carnets pleins de figurines qu’il faut « habiller ». J’en ai rempli des carnets ! J’en ai tellement remplis que mes parents se sont dit que ce serait peut-être bien de faire une recherche sur quelles études mènent à ces métiers, parce qu’étant tout deux des « scientifiques », ils se trouvaient aussi bien renseignés que Lord Ratcliffe débarquant aux Amériques (je t’écris en regardant Pocahontas, d’où la référence). C’est comme ça que vers mes 10 ans, ma mère m’emmène joyeusement pour la première fois au grand Salon de l’Étudiant, espérant trouver le Graal: les informations qui feront qu’un jour, sa fille prendrait la direction de la maison Gaultier (mes parents ont toujours vu très grand pour moi, c’est un peu pesant parfois, faut bien l’avouer). Sauf que.

Sauf que, donc, parce qu’il faut bien qu’ça gâte à un moment. C’est là que pour mon avenir et moi, s’est légèrement parti en sucette. Le Graal, nous l’avons trouvé ce jour là en la forme de l’école Esmod, seule école de mode représentée sur le salon by the way, et j’en ai pris plein les yeux. La professeure qui était là a bien fait sa promo et je suis repartie avec la plaquette de l’école que j’ai conservé (presque) religieusement pendant plusieurs années. Dans ma p’tite tête, tout était tracé, j’irais dans cette école quand je serais grande (en plus il y en a une à Roubaix, c’est pas loin de la maison !) et je serais styliste. Voilà. C’était décidé. Sauf que.

Sauf que, tu vois Fleur, c’est que je suis l’aînée de trois dans une famille où mes deux parents travaillent. En plus mon père à l’audace d’être infirmier libéral ! Et on sait tous que dans les professions libérales, les gens sont surpétés de thunes. Nous n’avons jamais manqué de rien à la maison, mais nous faisons partis de cette tranche des « trop riches mais pas assez ». Ce qui veux dire que j’ai jamais eu, et n’aurais jamais aucunes bourses, aucune aide, de même que ma petite sœur et mon petit frère. Nous n’avons jamais manqué de rien, mais quand mes parents se sont rendus compte qu’il faudrait débourser entre 8 et 15k par an ça les a très vite refroidis car il y en avait deux autres derrières moi qui devaient faire des études et que même si nous, enfants, n’avons jamais manqué de rien, il y a eu des périodes pas franchement marrantes pour mes parents. Donc byebye les études de mode Poppy, résigne toi et t’as intérêt d’arrêter de nous soûler vite fait parce que tu ne mettra jamais un pied dans cette école ! Et après plusieurs disputes et « remises au point » nous n’en avons jamais reparlé.

Sauf que, tu vois Fleur, ma future carrière, j’étais pas prête du tout à le foutre aux chiottes (je suis quelqu’un d’assez bornée). Mais alors pas du tout. Il était hors de question que « l’argent » m’empêche de faire les études de mes rêves. Du coup, pendant mon collège puis mon lycée, alors que devant mes parents je me passionnais pour une foule de carrières scientifiques (c’est un métier sûr ça), j’ai essayé de me renseigner par moi même et trouver des informations sur les filières, parce que c’était pas possible tu comprends ? Il devait bien y avoir quelque chose, un moyen quelque part ! Mais en dehors des grandes écoles dont les frais me faisait pleurer parce qu’ils me renvoyaient aux soirées d’enguelades avec ma mère, je n’en trouvais pas, et les professeurs à qui je trouvais le courage d’en parler ne m’aidaient pas beaucoup non plus dans mon « projet secret ». J’ai le souvenir d’une prof en première qui m’a ri au nez: « mais franchement Poppy ! Avec tes notes ! Pourquoi tu veux coudres des culottes pour Kiabi ! Continues tes recherches sur le journalisme, ça t’ira bien, le journalisme. ».  Je me suis donc focalisée sur le journalisme et j’ai laissé mon projet secret s’enterrer dans les tréfonds de mon cerveau. J’dois bien t’avouer que je n’étais pas très heureuse et que j’avais l’impression de passer à côté de ma vie.

Sauf que, tu vois Fleur, quand je ne suis pas heureuse, je « m’auto-sabote ». Mes deux premières années d’études sup’ ont donc été un joli fiasco parce que plus le temps passait, plus je détestais ma fac et plus je butais sur le fait que je ne mettrais pas les pieds à Esmod et que je ne serais jamais styliste et je m’enfonçais dans ma spirale. Puis, par un heureux hasard, j’entends parler de l’école dans laquelle je suis actuellement, Saint Luc à Tournai. A cette époque, je passais plus de temps dans les salles obscures que sur les bancs de la fac (big up à l’UGC et sa carte illimité <3) et n’ayant absolument aucune idée de ce que j’allais faire le septembre suivant, ne voulant pas que mon contrat étudiant de caissière devienne un cdi ad vitam aeternam, je me suis renseignée. Parce que tu vois Fleur, en plus de m’auto-saboter, j’aime bien remuer le couteau dans la plaie, donc quitte à entendre parler d’une nouvelle école, autant aller noyer mon clavier devant son site.

Et là, la révélation.
Non seulement j’avais trouvé une école où étudier la mode pas loin (école+appart n’étant pas possible pour mes parents, on en revient au paragraphe sur les bourses *winkwink*) mais en plus, financièrement « aussi chère » qu’une fac. C’était trop beau pour être vrai. J’ai été aux portes ouvertes, j’ai passé le concours et en septembre 2014, j’étais étudiante en mode. Enfin. Et je n’ai jamais été plus heureuse et je n’ai jamais autant kiffé l’école Fleur, t’imagines même pas. C’est vraiment pas facile comme études, physiquement comme moralement, mais je ne regrette aucune nuit blanche, je ne regrette aucun cours où je me suis faite démontée mes idées pour un projet et que j’ai dû recommencer du début. Voilà. C’est tout pour ma petite histoire.

Maintenant, pourquoi ton projet, je ne l’aime pas et pourquoi il me met en un peu rogne.

Ça me fout en colère parce que tu vois, les formations en France, gratuites ou pas, elles existent. Tu peux trouver des BTS, des licences, des masters de mode en France. Si, si, j’te jure Fleur, même qu’il y en a des excellents. Sauf que tu vois, on ne sait pas que ces filières existent parce qu’il y a peu de communication, peu d’informations. Par exemple, j’aimerais beaucoup travailler pour le costumes de cinéma, jusqu’à peu, je pensais m’exiler à Londres après mon diplôme car je ne savais pas qu’il existe une école sur Lyon pour ça. On ne sait pas, parce que ce genre de filière souffrent des préjugés sur l’artistique, le manuel (petit retour sur la réaction de ma super prof tit’ de première). Moi-même, je n’ai su que ça existait que cette année car il y a des sortant de BTS dans ma classe. Tu dis qu’il y a « 40 formations en France, dont seulement 13 gratuites », alors pourquoi ne pas en créer plus ? Pourquoi créer seulement UNE « grande école publique » ? Je viens du Pas de Calais, pourquoi ne pas créer une formation pour ne pas que le savoir faire de la dentelle de Calais se perde ? Parce qu’il se perd, je t’assure. Et ça me brise le cœur. Tu veux donner un coup de pouce à la création, alors pourquoi ne pas remettre en valeur le savoir faire français ? Pourquoi ne pas créer des bourses pour les étudiants ? Et des bourses d’état basée sur le talent comme tu peux trouver dans d’autres pays (parce que sinon, celleux dans mon cas se retrouvent toujours baisé, paragraphe sur la situation de mes parents *winkwink*) Pourquoi ne pas faire des conventions avec les écoles privées, pour que leurs frais d’inscription baissent ? Pourquoi ne pas aider financièrement ces écoles ? Parce qu’au final, si elles coûtent aussi cher, c’est en partie parce qu’elles ne peuvent compter que sur le financement des élèves et des mécènes pour pouvoir tourner… Donc déjà, ça, ça m’énerve passablement, la France n’a pas besoin d’une Grande Ecole de Mode Publique et Gratuite car des formations, il y en a si on sait où elles sont. La France a besoin d’ un (bon) répertoire et d’une meilleure communication sur ces filières. Parce que s’il y avait une meilleure com’, j’aurais peut être pas autant galéré, j’aurais peut être découvert qu’il existait des formations « gratuites » et à 21ans, je pourrais être diplômée et sur le marché du travail, où en voie d’intégrer un master au lieu d’être en 1ere année en Belgique. Et si je me suis retrouvée dans cette situation, il doit y en avoir beaucoup d’autres qui galère et qui doivent être en train de se dire qu’ils/elles ne pourront jamais réaliser leur rêves parce qu’ils n’ont pas l’argent pour.

L’autre point qui me fait monter le rouge aux joues : Paris. Pourquoi pas en province ? Parce que tu vois Fleur, c’est pas tout que les frais d’inscription soient gratuits et que de ce fait plus de futurs élèves puissent accéder aux études de mode, le truc c’est que ce sont des études qui ont un certain coût par mois avec toutes les fournitures, le matériel, les tissus… Et je pense qu’on peux se mettre tous d’accord sur le fait que la vie parisienne n’est vraiment pas la moins chère de France. Et cela sera un frein pour beaucoup d’élèves potentiels. Donc au final, on se retrouvera avec une formation gratuite de plus qui pourrait intéresser du monde mais dont l’accès se fera toujours en fonction de la bourse parentale. Parce que ce n’est pas parce que les parents peuvent aider un peu par mois pour les fournitures qu’ils peuvent assumer un loyer en plus, surtout sur Paris. Ou alors il faudrait que le/la futur(e) étudiant(e) devienne un(e) étudiant(e) salarié(e) pour pouvoir s’assumer, et pour l’avoir été un pendant un peu plus de deux ans, je ne le souhaite à personne. Parce que sache Fleur, que j’ai en parti raté mon année dernière à cause de ce job étudiant, mais ça, c’est un autre souci.

Voilà Fleur, voilà pourquoi ton projet ne me plait pas. Parce que quand tu regardes juste la surface, c’est un projet très sympa, mais quand tu regardes le fond… Facepalm. Je trouve que c’est brasser de l’air pour faire joli. Je ne pense pas que c’est comme ça que tu vas faire grimper les écoles françaises dans le classement mondial, vu que c’est ton objectif final. Je te le souhaite, vraiment, parce que tu es une ministre que j’aime assez, que j’aime la mode et que j’aime le patrimoine mode français. Mais pour le coup, selon moi, t’as pas la bonne solution, et en attendant je continuerais de « fuir » à l’étranger car c’est la solution la moins chère pour moi. Je me trompe peut-être après tout, peut être que ton projet se couronnera de succès, mais ça, seul le temps nous le dira.

Je te souhaite une bonne journée Fleur, et surtout bien du courage, car être ministre de la culture dans cette conjoncture ne doit pas être facile tout les jours !

Bien à toi,

Poppy

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2 thoughts on “Fleur Pellerin, l’accès à l’éducation, et pourquoi ça me fait grincer des dents”

  1. Très intéressant, tu m’as instruite sur un sujet que je ne connaissais pas du tout et je souligne l’intelligence et le bon-sens de ta réflexion! C’est vrai, certaines filières sont mises dans l’ombre et ne permettent pas aux futurs professionnels que nous sommes d’imaginer ces cursus. Il y’a les métiers, que tout le monde connaît, et les grands oubliés. Et c’est vrai, assumer des études à Paris c’est très compliqué, à moins d’y vivre à la base, où d’y avoir un lointain cousin qui peut t’y héberger…

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